Le 24 Février 2023 paraissait sur le label londonien Far Out Recordings le premier opus au titre éponyme du compositeur, arrangeur et multi-instrumentiste carioca Tunico. Jazzman dans l’âme, ayant assimilé avec brio les folklores du Brésil et notamment ceux du Nordeste comme le maracatu et le forró, Antonio Secchin alias Tunico y dévoile un univers instrumental prodigieusement captivant, inventif et coloré, dans la veine des disques qu’ont produit ses illustres aînés du Quarteto Novo, de Tamba Trio ou de Banda Black Rio… L’artiste, fils du peintre Guilherme Secchin dont une œuvre figure sur la pochette de Tunico, marie en effet la folie samba-funk de la fin des années 70 (“Galope”) à un latin jazz réactualisé,résolument moderne et inspiré (“Saudade do Sucupira”). L’énergie et la chaleur cuivrée de “Sambola”, la rythmique débridée, trépidante et électrisante de “Solar Das Hortências”, laissent parfois place à des mélodies et des harmonies plus aériennes voire contemplatives, les délicieux “Decolagem” et “O Que Virá” l’expriment à merveille.
Ayant enregistré à Rio entouré par un casting de musiciens épatants, le brillant guitariste acoustique et saxophoniste soprano averti, signe-là un recueil de 6 compositions entêtantes aux atmosphères radieuses, hypnotiques et terriblement accrocheuses… Goûtez et vous verrez!
L'auteure, compositrice et chanteuse Valérie Marienval publiait il y a peu Viva, un recueil de 10 chansons où se croisent tendrement les sonorités cool jazz et samba, la variété et les rythmes afro-caribéens. Epaulée par un casting de musiciens prestigieux qui forment un solide quintet aux couleurs brésiliennes (Natallino Neto à la basse, Lameck Macaba à la guitare, Juliano Beccari au piano, Cesar Machado à la batterie et Zé Luis Nascimento aux percussions), Valérie donne vie à un projet généreux et gorgé de vibrations positives, dont les premières notes naquirent à Rio de Janeiro en 2014, avant de s'étoffer à Sao Paulo deux ans plus tard aux côtés du guitariste L. Costa. Elle puise son inspiration au travers d’expériences vécues ou empruntées auprès d’écrivains illustres comme Balzac (La Comédie Humaine), Baudelaire (L’Invitation au Voyage) ou Eugène O’Neil (Long Day’s Journey into Night).
C'est à Paris entre 2017 et 2018 que Viva est enregistré. Outre sa garde rapprochée - et la précieuse contribution de Lameck pour l'adaptation des textes - y est conviée une foule d'invités, dont l'excellent trompettiste Julien Alouret le saxophoniste californien Robby Marschall... Interprétés en français et en portugais, ses textes racontent la poésie des choses et célèbrent la vie de tous les jours, tantôt avec légèreté ("Ode au hamac", "Cubana Song"), tantôt avec gravité ("Humeur", "Rêver sa vie", "En Apparence", "Quelques Fois").
Le DJ anglais Mr Scruff, égérie du label Ninja Tune depuis la parution de son fameux Keep It Unreal en 1999 et le succès planétaire du titre "Get A Move On", revient sur le prestigieux label allemand !K7 nous livrer un mix particulièrement élégant et éclectique, réalisé dans le cadre de la célèbre série DJ-Kicks. Andrew Carthy, de son vrai nom, rejoint ainsi l'impressionnante liste d'artistes s'étant prêtés au jeu depuis la création du concept en 1995. Carl Craig, Kruder und Dorfmeister, DJ Cam, Thievery Corporation , Kid Loco, Henrik Schwarz, Booka Shade, Maceo Plex ou plus récemment Kamaal Williams se sont en effet succédés à la programmation et aux platines, imposant leur statut - plus ou moins avéré - de turntablist et de producteur, mais surtout de crate digger.
Remarqué pour ses longs sets ainsi que pour les dessins animés qu'il réalisait lui-même et qu'il projetait durant ses prestations, le jeune Mr Scruff s'est rapidement fait un nom à la fin des années 90, déclinant son mélange habile et original de sonorités hip hop, de jazz et de house jusqu'à ce que la mode change et que l'intérêt du public envers lui ne faiblisse.
Cependant, comme les vétérans ont le vent en poupe ces derniers temps, voici que notre selector préféré refait surface (sa dernière parution Friendly Bacteria datait de 2014). La sélection qu'il nous propose est, comme on s'y attendait, surprenante et très variées, passant avec une fluidité déconcertante du ragga pionnier de Tiger au jazz afro-cubain de Snowboy And The Latin Section ou à l'électro-swing de Natural Self, de la sublime néo-soul d'Andreya Triana au funk do brasil d'Emiliano Santiago ou de la samba intemporelle de Rosa Maria... On notera également la bass music déjantée du producteur britannique Dobie, la house hypnotique du berlinois Max Graef, le broken beat de Seiji, l'ambiance caribéenne de l'ensemble Drymbago ou encore l'afro groove du maître Tony Allen (RIP).
Pierre Daven-Keller - Kino Music (Kwaidan Records)
Kino Music est le quatrième opus que l'auteur, arrangeur, producteur et multi-instrumentiste Pierre Bondu publie sous son alias Pierre Daven-Keller. Partenaire sur scène et en studio de Dominique A, Philippe Katerine et Miossec, il compose en 2001 la musique du long métrage de Catherine Corsini, La Répétition, il s'agissait alors de ses premiers pas dans le milieu cinématographique.
Avec son esthétique s'orientant délibérément vers les musiques de films des années 60 et 70, Kino Music - succèdant à Réaction A, Réaction B et Réaction C, 3 albums tantôt orientés chanson pop, tantôt composé d'une suite de pièces pour quatuor à cordes, percussions, clavecin et piano -plonge d'emblée l'auditeur dans l'univers instrumental intemporel des colonne sonore italiennes, avec en filigrane l'oeuvre magistrale d'Ennio Morricone qui surgie ça et là, entre autres réminiscences bossa nova et samba ("Melancholia", "Intermezzo Retro", "Tatoo Totem") et pop psychédélique ("Champ Magnétique", "Dakota Jim" ou "Farfisa"). Les spectres de François de Roubaix, Michel Magne, Eric Demarsan, Georges Delerue et même Serge Gainsbourg (période Histoire de Mélody Nelson) planent également au dessus de ce sublime recueil de 14 compositions touchantes et envoûtantes, que les voix sensuelles et accrocheuses d'Helena Noguerra, Ariel Dombasle et Maeva Galantier participent à rendre unique et captivant. Des mélodies inoubliables resteront gravées dans les esprits des plus nostalgiques, à l'image de "Corniche Kennedy" et ses textures sonores attendrissantes, traversée par des cuivres, clavecin et autres cordes...
Après la saxophoniste Sophie et son petit frère le trompettiste Julien Alour, c'est au tour de la grande sœur Chrystelle de faire le grand saut et de se livrer dans un splendide premier opus jazz baptisé Traversée. Baignant dans la musique depuis son plus jeune âge, elle s'en détournera un temps pour finalement y revenir, sur le tard mais avec une sensibilité et une justesse renversante. La chanteuse et pianiste, également auteure et compositrice, nous offre un recueil de 9 chansons touchantes empreintes notamment de rythmes brésiliens, dont 7 titres originaux et 2 reprises d'icônes absolues de la MPB, le sublime "O Leãonzinho" de l'immense Caetano Veloso et le vibrant "Rota Do Individuo (Ferrugem)" de Djavan. Interprétant avec une fraîcheur déconcertante, des textes écrits en français et en portugais, Chrystelle déploie une voix généreuse, gorgée de chaleur et chargée d'émotion. Elle s'exprime avec autant d'aisance, de tendresse et de sensualité sur la bouleversante "Dans L'Eau Vive" -ballade mélancolique qui nous fait étrangement songer à Romy Schneider dans "la Chanson d'Hélène" (Les Choses de la vie) ou Anne Germain dans "Amour, amour" (Peau d'Âne) - que sur des airs de bossa"Un Dernier Rêve" ou de samba"Florabaila". Son quintet d'exception, composé du guitariste Sandro Zerafa, du saxophoniste ténor DavidPrez, du batteur Manu Franchiet du contrebassiste SimonTailleu, semble être le support idéal pour la porter dans son projet, qui malgré ses sonorités radieuses et ses mélodies ensoleillées dissimule une part d'ombre, quelques notes de tristesse et de nostalgie. A noter la présence de Sophie et Julien en guests... Le jazz est aussi une histoire de famille!
Petit miracle aux couleurs do brasil, 4² est le dernier effort du musicien parisien Nicola Son. Succédant à son troisième album Sampathique paru en Janvier 2016, il s'agit d'un EP de 4 titres absolument envoutants, où le chanteur poursuit, avec son complice de la première heure, le journaliste Igor Ribeiro, son exploration des rythmes et sonorités qui l'habitent depuis son adolescence, moment clé de sa vie où il découvrit la bossa nova de Tom Jobim. Afin d'habiller les chansons co-écrites en portugais, le compositeur invite les producteurs Daniel Montes, Hugo Linns, João Antunes et Marcio Arantes, issus respectivement des capitales Rio de Janeiro, Recife, Belo Horizonte et Sao Paulo, à venir y exprimer leurs sensibilités faites de grooves samba funk ("Amanha Ja Era"), de reflets MPB ("Toi"), de dissonances psyché rock ("Escala") et même de réminiscencesargentines ("Desamparados"). Ilsreprésentent à leur manière la richesse et l'infinie diversité culturelle du Brésil...
Voici une délicieuse découverte aux sonorités jazzy, afro-latines et caribéennes que le trio toulousain La Gitana Tropical nous présente, il s'agit de son premier EP autoproduit, intitulé Mestiza, un cocktail savoureux mêlant harmonieusement les accords sophistiqués d'une guitare brésilienne radieuse, le groove langoureux et entraînant d'une basse bien dodue et l'assise syncopée d'une batterie précise et bienveillante. Formée en 2013 par la chanteuse cubaine Irina Gonzalez, également compositrice et multi-instrumentiste, La Gitana Tropicale célèbre dans 5 chansons élégantes, raffinées et pleines de joie, les douceurs de la vie, de l'amour et du quotidien, parfois amer. Le bassiste Julian Babou et le batteur Yoann Danier s'accordent à merveille à l'univers coloré de la diva ainsi qu'à l'énergie positive qu'elle dégage, flirtant sans cesse avec les rythmes créoles des Caraïbes, du Brésil et des Antilles, tels que la guajira et le son cubain, la samba et la bossa nova, le gwoka et la biguine de la Guadeloupe et pour finir le bèlè de la Martinique.
L'excellent Mr Bongo nous offre le Volume One de sa toute nouvelle série de compilations intitulée Mr Bongo Record Club. Les aficionados du label de Brighton fondé en 1989 devineront qu'il s'agit de mettre en lumière les raretés oubliées, les coups de cœur récents et les obscurs classiques qui composent son étonnant catalogue de disques vinyles, imposant et hétéroclite. En effet ce projet tire son nom de la célèbre émission radio mensuelle de 2 heures qu'animent entre autres Graham Luckhurst, Gareth Stephens, Ally Smith et Ville Marttila. Ce premier volet nous donnent un aperçu de la programmation de ces moments de découverte ou de redécouverte, avec 20 pépitesvintage chargées d'accents psychédéliques ("Mathar", "He's Forever"), où se côtoient rythmes brésiliens ("Esperar Pra Ver", "Deixa Tristeza", "Piranha", ...) et africains ("Samba", "Fish & Funjee", "Karam Bani",...), sonoritéssoul ("Can't Leave Without You"), funk ("Use My Body") reggae ("Mammy Hot Daddy Cool"), disco ("Freak") et jazz fusion ("El Mercado", "Chanson D'un Jour d'Hiver") ....
Ce souci de débusquer et de partager des trésors sonores quasi-inconnus constitue aussi la base des DJs sets postés par la maison de disques anglaise et confiés à des pointures internationales telles que Dj Okapi, MCDE, Floating Points, Jeremy Underground, Four Tet, Sassy J et bien d'autres... Remportant une large audience auprès d'un public toujours plus conquis, leurs mixes croisent un tas d'influences à l'instar de ce Mr Bongo Record Club - Volume One où se mêlent la guitare mandingue d'Amazones de Guinée et la sitar de Dave Pike Set, la MPB tropicaliste d'Evinha et l'afrobeat de The Rwenzori's, la samba funk de Neno Exporta Som et la salsa de Fruko Y Sus Tesos...
Le percussionniste brésilien Pedro Sorongo, alias Pedro Santos, Pedro Dos Santos ou encore Pedro Da Lua, publiait en 1968 l'énigmatique et hypnotique Krishnanda, unique chef d'oeuvre qu'il sortit sous son propre nom. Il ne nous reste que très peu d'information sur ce virtuose carioca né en 1919, inventeur d'instruments, plasticiens, poète, philosophe et géniteur d'une musique spirituelle empreinte de psychédélisme, de folk, de rythmes africains, de mélodies orientales, de MPB (musique populaire brésilienne), de jazz, de bossa et de samba.
Au chant, aux percussions et aux effets, le mystique Pedro accouchait alors d'un disque emblématique aux sonorités cosmiques et avant-gardistes, dont le grain de folie fait encore aujourd'hui des émules, je pense à Madlib, Seu Jorge, Floating Points, Dj Nuts et Kassin. Non seulement fin rythmicien mais aussi mélodiste affirmé et auteur/compositeur bien plus apprécié en Europe que dans son Brésil natal, il n'a jamais étudié le solfège, il créait pourtant du son à partir de tout et de rien.
Loin d'être ce genre d'artiste visionnaire vivant à l'écart du monde, Pedro 'Sorongo' Dos Santos était très actif sur scène et en studio, il s'est d'ailleurs illustré aux côtés des plus grandes stars de la scène brésilienne des années 60 et 70 comme Clara Nunes, Meireles, Maria Bethania, Paolinho Da Viola, Gilberto Gil, Baden Powell, etArthur Verocai...
Produits par Hélcio Milito, batteur du fameux Tamba Trio et arrangés par Joppa Lins, les 12 titres de Krishnanda sont le lègue qu'il nous a transmis et que les têtes chercheuses du label Mr Bongo sont aller nous débusquer. Une réédition essentielle!
Fernando Delpapa - Eu Tambem (Hélico Music/L'Autre Distribution)
Magique! voilà ce que le premier projet solo du brésilien Fernando Delpapa m'inspire dès sa première écoute. Eu Tambem est un disque dominé par son instrument de prédilection le cavaquinho et imprégné de ce que la musique brésilienne a de plus traditionnel, notamment dans les folklores du nordeste. Inspiré par les figures majeures de la samba-pagode, du forro et du choro, Paulinho da Viola, Geraldo Azevedo et Chico Buarque en tête, c'est son Brésil intime que se propose de nous faire découvrir le jeune paoliste, à travers duquel semble tantôt surgir le spectre d'Almir Guineto,tantôt celui de l'illustre Djavan. Enraciné dans les traditions, Fernando vit dans le présent et enrichit son identité musicale de rythmes urbains et même de rock, ainsi que de sonorités venues d'autres horizons, tels que l'Afrique, le Mexique et l'l'Italie. Entouré par un casting remarquable dont le très familier Vincent Segal au violoncelle, Fernando Cavaco de son vrai nom, nous bouleverse et nous enchante avec un premier essai plus que réussi !
Voici un autre petit miracle de la musique brésilienne ressuscité
grâce à l'expertise de Mr Bongo. Os Orixas est un disque fondamental paru
originellement en 1978 chez Som Livre
et produit par Magno Salermo, il
nous présente 12 titres inspirés par la religion
du Candomblé, fruit des croyances exportées par les peuples yoruba d'Afrique de l'ouest vers les Amériques
lors des traites négrières et de leur mélange avec le catholicisme du vieux
continent.
La pochette est illustrée par le peintre Carybé qui a représenté un danseur en
tenue folklorique honorant les divinités d'origine totémique et familiale, associées
à un élément naturel. L'artiste sculpteur Mestre
DidiAsipo a rédigé un glossaire
au dos de la couverture traduisant des expressions typiquement yorubas, il rend
ainsi les paroles accessibles au plus grand nombre. Quant à l'illustre écrivain
Jorge Amado, il nous éclaire dans sa
note sur l'ambition artistique du tandem à l'origine du projet.
Composées par l'immense auteur/ multi-instrumentiste Luis Berimbau et écrites par le poète/compositeur
Ildasio Tavares, tous deux natifs de
Salavador da Bahia, les chansons
sont interprétées par la divine chanteuse pauliste Eloah (Aeluah Marize Souza Valle), placée sous la direction du chef
d'orchestre Elcio Alvarez.
Cette voix chargée
d'émotions habite une création poético-musicale dédiée aux entités du
panthéon afro-brésilien et représentative de la polyrythmie des orixas animés de percussions traditionnelles suaves
et enivrantes, on y entend par exemple à 5 reprises la fameuse rythmique
cérémoniale Ijexa. L'opus tout entier
est une subtile combinaison de
l'héritage africain et de la richesse musicale d'un peuple vivant dans son
temps, samba, funk, tropicalime, folk, jazz ou MPB (musica popular brasileira),
guitare, basse, batterie, atabaque, agogo et cuivres y fusionnent alors
pour le meilleur.
Toujours à nous régaler avec ses ré-éditions de galettes improbables, oubliées et devenues
rarissimes, le label Mr Bongo publie
aujourd'hui un classique du funk
brésilien des années 70, l'album Maria
Fumaça, paru en 1977 et premier des 6 efforts de la formation carioca Banda Black Rio. Adeptes du groove soul/funk des grands frères nord-américains tells
qu'Earth Wind & Fire, Kool And The Gang ou Headhunters, les musiciens Barrosinho à la trompette, Cristovao Bastos aux claviers, Claudio Stevenson aux guitares, Jamil Joanes à la basse, Oberdan Magalhaes au saxophone et Lucio Silva au trombone ont développé, à
l'instar de leur immense compatriote le GodfatherTim Maia, une savoureuse fusion aux reflets
tropicalistes, intégrant aux sons de la Stax et de la Motown quelques
ingrédients locaux empruntés à la samba.
10 titres essentiels comptant, selon le magazine Rolling Stone Brazil, parmi les 100 meilleurs albums brésiliens de tous les temps.
A noter l'excellent titre "Mr Funky Samba"... Incontournable!
Elza Soares
- The Woman At The End Of The World (Mais Um Discos/Differ-Ant)
A presque 80 ans l'icône carioca Elza Soares n'en finit pas de nous surprendre, se réinventant sans
cesse et abordant des problématiques brûlantes d'un Brésil bien éloigné des
clichés. Masquant les outrages du temps par multe interventions esthétiques et
sous une épaisse couche de fond de teint, la diva aux sept vies publie son 34ième
album studio intitulé The Woman At The
End Of The World (A Mulher Do Fim Do Mundo), composé de 11 morceaux
inédits… Une première pour l'artiste !
Représentante d'un
nouveau genre musical baptisé dirty
samba ou samba sujo issu de la scène avant-gardiste paoliste, Elza nous dépeint sur fond d'histoires
sordides le portrait renversant d'un pays abusé et excessif, où racisme, sexe,
drogue et violence côtoient l'image d'Epinal du Carnaval et des plages de Rio.
Celle qui fut la protégée de Louis Armstrong dans les années
50, l'épouse de la légende du foot Garrincha
et qui partagea la scène de Chico Buarque, Caetano Veloso et autres
Gilberto Gil, a toujours voulu innover
sa samba l'associant au jazz, à la soul, au hip-hop, au funk ou à la musique
électronique. C'est avec le free
jazz et le rock que l'octogénaireà l'énergiepunk décide
aujourd'hui de fricoter, dans un disque
dur et éraillé où la MPB (musica
popular brasileira) est largement mise à mal. Le batteur/percussionniste Guilherme Kastrup en est le maître d'œuvre,
conviant aux côtés de la chanteuse les auteurs, musiciens et compositeurs de
SP: Kiko Dinucci, Rodrigo Campos, Felipe Roseno, Marcelo Cabral, Thiago
França, Douglas Germano, Clima, Celso Sim et Romulo Froes…
Sa voix rauque et
vibrante dans l'ouverture en acapella "Coraçao
Do Mar" (poéme d'Oswald de
Andrade, auteur moderniste du célèbre Manifeste Anthropophage), nous fait
calmement glisser vers la sublime samba
triste "A Mulher Do Fim Do Mundo"
où accents électro et guitares saturées
nous annoncent d'emblée une musique grave et pesante, exprimant douleur, désespoir et colère…
Les cordes viennent rajouter une touche de lyrisme hypnotique et terriblement
captivant à un titre qui demeure plutôt soft au regard de ce qui suit.
En effet tout se gâte à partir de "Maria Da Vila Matilde", la samba devient bruyante (samba
esquema noise), une chape de plomb s'abat sur l'auditeur avec cette chanson
sombre et corrosive où Elza incarne une
femme battue (du vécu?)
avertissant son ex-compagnon de ne plus l'approcher sinon "você vai se
arrepender de levantar a mao pra mim" (tu
vas regretter d'avoir levé la main sur moi).
"Luz
Vermelha" et sa mélodie
dissonante aux reflets psychédéliques nous livre ensuite une réflexion
pessimiste et effrayante sur le monde…
Le très explicite "Pra
Fuder" ("pour baiser")
et son air desamba afro-punkendiablé
exprime le désir sexuel incandescent et sauvage d'une femme prédatrice…
L'instrumentation y est dominée par les cuivres acides de Bixiga 70.
"Benedita"
raconte l'histoire d'un transsexuel drogué accablé par les violences sociales,
violences illustrées par la distorsion des guitares tranchantes…
La moiteur du Shrine transparaît ensuite dans l'afrobeat de "Firmeza?!", qu'elle interprète en duo avec Rodrigo. Les cuivres funky rappellent bien sûr ceux de Fela Kuti…
Le tango désarticulé
et chancelant"Dança" est
post mortem, narré par une disparue qui, même réduite en poussière, veut
danser…
Dans la ballade maritime "O
Canal" est cité Alexandre Le Grand, veillant sur la construction d'un passage
près de la mer Egée et réprimant ses sujets par cupidité et désir de grandeur…
Un écho à la dictature militaire au Brésil?
Le tendre "Solto"
est l'unique titre de l'opus dans lequel il n'y a pas de perturbation sonore ni
d'agression verbale, l'orchestration y est composée d'arpèges de guitare et d'un
quatuor à cordes formant un doux écrin à la voix apaisée d'Elza, qui ne crie plus mais murmure un texte demeurant tout de même
noir et triste, faisant sans doute écho à sa liaison avec l'amour de sa vie.
En clôture de ce qui semble être le meilleur album brésilien de l'année 2015 (Rolling Stone Brazil), Elza se retrouve à nouveau seule , nous offrant un second acapella touchant, surgi d'une nappe électronique cacophonique et angoissante. "Comigo" est un hommage à la mère, qui malgré sa disparition reste présente auprès de ses enfants... Des mots qui résonnent de façon particulière pour la diva qui perdit un fils quelques mois avant le lancement du disque fin 2015.
Bien que les textes soient écrits par d'autres, l'artiste se les approprie et se raconte san jouer la comédie...
Chaque disque de Marcus
Miller est un évènement, chacun d’eux est une immersion dans son univers en
fusion qu’il nous dépeint à grand renfort de slap et de lignes de basse massives
au groove assassin. Après Renaissance
paru en 2012, il publie Afrodeezia sur le prestigieux label Blue Note, entouré d’un quintet exceptionnel : le saxophoniste
Alex Han, le trompettiste Lee Hogans, le pianiste Brett Williams, le guitariste Adam Agati et le batteur Louis Cato. Nommé artiste de l’Unesco pour la paix
en 2013 et porte-parole du programme
éducatif La Route De l’Esclavage, Marcus
entreprend avec ce nouvel opus de « remonter à la source des rythmes
qui font la richesse de son héritage musicale », de l’Afrique aux Etats-Unis ,
en passant par la France, le Brésil ou les Caraïbes.
Débutant son voyage initiatique en Afrique, il s’abreuve de culture mandingue au Mali, passe prendre
le chanteur Alune Wade au Sénégale
puis poursuit son exploration de l’ouest africain vers le Ghana berceau du Highlife, tout proche du Nigeria et plus
précisément de Lagos terre de l’afrobeat
et de Fela Kuti. Hylife est la première étape de son pèlerinage
et constitue par la même le premier single d’Afrodeezia.
Dans B’s River,
inspiré par sa femme Brenda au retour d’un trip en Zambie, Marcus au guembri (ainsi
qu’à la basse et à la clarinette basse), Cherif
Soumano à la kora, Guimba Kouyaté
à la guitare, Adama Bilorou Dembele aux
percussions et Etienne Charles à la
trompette, nous invitent en Afrique Australe pour une ballade où jazz, mélodie pop et sonorités ancestrales
font bon ménage autour d’une rythmique hypnotique, avant de descendre en
Afrique du sud écouter les chœurs interpréter du gospel.
Dans Preacher’s Kid
(Song For William H), dédicacé à son père William, Marcus troque en effet sa guitare basse pour une contrebasse et
rassemble autour de lui l’organiste Cory
Henry (Snarky Puppy) et une chorale d’exception composée des voix d’Alune, Lalah Hathaway
(oui oui, vous ne rêvez pas !), Julia
Sarr et Alvin Chea des Take 6.
Traversons l’Atlantique maintenant, les rythmes chaloupés de
la samba font leur entrée avec un
titre coécrit par un héro de la MPB Djavan,
We Were There. Le pandeiro et autres
percussions de Marco Lobo servent d’écrin
à une bassline ‘millerienne’ tonique, rejointe par le solo du pianiste de génie
Robert Glasper au Fender Rhodes (pincez
vous une nouvelle fois !) et par les chœurs d’inspiration brésilienne menés
par le scat brulant de Lalah.
Dans un thème plus classique, Mr Miller et sa bande nous livre un Papa Was A Rolling Stone des plus funky, si vous êtes pris de
tremblements et de vertiges pas d’inquiétude, ce doit être à cause des riffs de
guitares électriques et acoustiques du légendaire Wah-Wah Watson (présent dans la version originale des Temptations) et du bluesman Keb’ Mo’, ou
bien du souffle électrisant de l’excellent trompettiste Patches Stewart.
C’est le violoncelliste classique Ben Hong, notamment remarqué au côté de Bobby McFerrin et de l’orchestre
philarmonique de Los Angeles, qui nous fait prendre de la hauteur grâce à sa délicate
interprétation d’une composition du français George Bizet, I Still Believe I hear(Je
Crois Entendre Encore). Guitare basse et violoncelle semblent évoluer en
apesanteur, jouant à l’unisson une mélodie faite d’arabesques.
Son Of Macbeth et
ses accents caribéens nous plonge ensuite
dans une mer au bleu azur, le genre de paysage idyllique où le calypso s’anime sur les sonorités métalliques
des tambours d’acier, ici domptés par le joueur de steel drums Robert Greenridge. Ce titre est un
hommage au percussionniste originaire de Trinidad et Tobago Ralph Macdonald, qui débuta sa carrière
dans la troupe du crooner Harry Belafonte.
L’intermède alléchante Prism
nous fait songer, le temps de ses 30s, à la magie du groove nusoul d’un Woodoo de D’Angelo, sensuel
et addictif. Il semble être extrait d’une jam
session enregistrée sur un vieux dictaphone par Marcus et ses réguliers.
Xtraordinary et
ses reflets pop est une autre de ces
sublimes ballades évoquant l’habileté qu’a le compositeur à fusionner les genres
musicaux, un peu à la manière du bassiste et chanteur camerounais Richard Bona.
Alvin Chea y fredonne avec son
timbre de voix très bas une mélodie enivrante tandis que Marcus, à la guitare basse gémissante, se met aussi à la kalimba,
instrument africain 3 fois millénaire.
Water Dancer porte
bien son nom, hymne à la danse et à la fête porté par une énergie débordante,
il pourrait être le thème joué par un brass band électrifié de la Nouvelle Orléans.
A noter la participation d’Ambrose
Akinmusire à la trompette, Michael
Doucet au violon et Roddie Romero
à l’accordion.
En clôture d’Afrodeezia,
Marcus a convié le beatmaker Mocean Worker et la moitié de Public
Enemy Chuck D, pour un I Can’t Breatheelectrojazz s’ouvrant avec une ritournelle gnawa interprétée au guembripar notre serviteur en personne, bientôt rejoint par les séquences du
producteur, bassiste et chanteur natif de Philadelphie et le flow revendicateur
d’un des piliers du hip-hop engagé
et politique.
Marcus Miller
voulait à travers ce projet célébrer la musique afro-américaine et montrer qu’elle
pouvait donner de la voix à ceux qui n’en n’avait pas, à l’instar des esclaves
arrachés à leur terre natale et enchaînés à une autre, qui ont ainsi fait
naître malgré l’oppression de nouvelles formes d’expressions hybrides et
syncrétiques, comme l’ont été le gospel, le blues puis le jazz et la soul... …
Good Job !
Magic Drum Orchestra - Crunked Up (Tru Thoughts Records)
Le Magic Drum Orchestra dont nous parlions là lors de la parution de MDO Sessions 1, publie Crunked Up, single extrait de son EPparu en 2014 chez Tru Thoughts. Largement influencé par les batucadas brésiliennes, la drum & bass et le hip-hop, l'ensemble de percussions basé au Royaume-Unis interprète ici un titre de Benga, figure importante du dubstep, en y incorporant quelques accents bien sentis de samba et d'afrobeat.
Pas de logiciels ni de MPC, juste un sifflet, quelques dizaines de peaux tendues et un sens aiguisé du groove et du partage !
Criolo – Convoque Seu Buda (Sterns/Harmonia Mundi)
Découvert réellement en 2011 avec son second opus No Na Orelha, album sacré plusieurs
fois disque de l’année, le MC brésilien Kleber
Gomes aka Criolo nous revient avec un nouveau projet baptisé Convoque Seu Buda. Reconnu et respecté dans
le milieu hip-hop de Sao Paulo
depuis ses débuts en 1989 dans les fameuses `Rinha dos Mc’s’, Criolo
se forge une envergure internationale à partir de 2012, on découvre alors un quadragénaire socialement engagé
(ancien éducateur), un poète urbain à l’écriture
tranchante et au timbre de voix proche de celui de notre Akhenaton national. Aussi bien à l’aise
avec les ambiances jazzy (Casa De Papelao), G-Funk (Cartao De Visita),
afrobeat (Pegue Pra Ela), reggae/dub
(Pé De Breque) ou psyché (Fio De Prumo Padé Ona), qu’avec les rythmes chaloupées de la samba pagode (Fermento Pra Massa) et les instrus typiquement rap old school (Convoque Seu
Buda), l’artiste slam ou chante pour dénoncer les travers de son Brésil
natal avec ses inégalités sociales et ses injustices.
Da Cruz –
Disco e Progresso (Boom Jah Records/Broken Silence)
Le combo helvético-carioca Da Cruz nous revient avec un quatrième opus nommé Disco E Progresso. Basés à Berne, la
chanteuse Mariana Da Cruz et le
producteur Ane H. s’évertuent à mixer le disco/funk brésilien des années 70
aux sonorités rugueuses et percussives du break beat. A l’instar d’une
formation comme Zuco 103, Da Cruz construit son univers musical autour des
rythmes sacrosaints de la samba et de
la bossa nova, y ajoutant des notes electronica, new wave, pop, kuduro et
dance hall. Sous forme d’un double album, Disco E Progresso s’articule en deux entités bien distinctes et
opposées, l’optimisme édulcoré du Bright
Side venant se heurter au réalisme tranchant du Dark Side. À voir en live !